Les plus beaux villages d’Alsace : six labels, six histoires, et ce qu’on ne vous dit pas

Riquewihr. 1 100 âmes. Un village de vignerons au creux de la Route des Vins.

Paisible. Sauf en décembre.

450 000 visiteurs s’y engouffrent en six semaines pour le marché de Noël. L’écart est si brutal que la mairie a dû inventer une « rue du silence », avec des panneaux qui supplient les touristes de baisser d’un ton.

J’y reviendrai.

Parmi les plus beaux villages d’Alsace, six communes portent le label suprême « Plus Beaux Villages de France » : Hunspach, Mittelbergheim, Bergheim, Hunawihr, Riquewihr et Eguisheim.
Six joyaux. Six destins façonnés par les guerres, la foi et le vin.

J’ai creusé le sujet. Ce qui suit : l’histoire de chaque village, les critères stricts derrière les labels, et la réalité derrière les façades de carte postale. Le patrimoine préservé, et le prix à payer.

Rue animée à Riquewihr avec beaucoup de monde lors du Marché de Noel 2015. Illustration pour l'article Les Plus Beaux Villages d'Alsace
Crédit : 0x010C, CC BY-SA 4.0, Via Wikimédia.

Quel village d’Alsace visiter en priorité ? Six communes, six histoires méconnues

L’Alsace rafle tout. Quatre villages alsaciens ont décroché le titre de « Village Préféré des Français » : Eguisheim en 2013, Kaysersberg en 2017, Hunspach en 2020, Bergheim en 2022. Mittelbergheim a terminé dauphin en 2018. Riquewihr se classait sixième dès 2012.

Chaque village d’Alsace à visiter en priorité possède une identité forgée par des siècles d’histoire. Parfois préservée par miracle. Parfois par acharnement.

Riquewihr et Eguisheim : les icônes médiévales de la Route des Vins

Riquewihr : la cité intacte du Riesling

Membre fondateur du réseau PBVF dès 1982. Surnom officiel : « Perle du Vignoble alsacien ». Sa fortune remonte au Moyen Âge, bâtie sur la production et l’exportation du Riesling.

En 1320, l’empereur du Saint-Empire lui accorde le statut de « Stadt », ville à part entière, avec droits de justice, de monnaie et de marché. Aujourd’hui encore, malgré ses 1 100 habitants, le bâtiment central conserve son appellation d’« Hôtel de Ville ».

L'hôtel de ville, bâtiment historique de Riquewihr, avec fleurs colorées
Crédit : Krzysztof Golik, CC BY-SA 4.0, Via Wikimédia

Riquewihr à été épargnée des deux guerres mondiales (néanmoins, elle à tout de même été attaquée lors de la Guerre des Trente Ans lors du 17ème siècle).

Le patrimoine monumental est dense offrant d’ailleurs de parfaits refuges quand il pleut dans le Haut-Rhin :

  • Le Dolder (1291) : tour-porte fortifiée, beffroi et tour de guet – aujourd’hui musée d’armement médiéval
  • La Tour des Voleurs : ancienne prison avec chambre de torture conservée dans son état d’origine
  • Le musée Hansi : dédié à l’illustrateur Jean-Jacques Waltz, défenseur de l’identité alsacienne

Eguisheim : le village en cercles concentriques

À quelques kilomètres de Colmar, Eguisheim collectionne les récompenses. PBVF depuis 2003. Grand Prix National du fleurissement depuis 1989. Médaille d’or à l’Entente Florale européenne en 2006. Village Préféré des Français en 2013.

Sa particularité ? Visible du ciel. Un plan d’urbanisme strictement concentrique. Le village s’est développé en cercles autour d’une forteresse octogonale du XIIIe siècle, bâtie sur les vestiges d’un premier château érigé au VIIIe siècle par Eberhard, comte d’Alsace et neveu de Sainte Odile. La rue du Rempart forme une boucle longeant des maisons à colombages aux toits pointus.

Une vue aérienne d'Eguisheim montrant clairement le plan concentrique formé autour des vestiges du château.
Crédit : mars, CC BY-SA 3.0, Via Wikimédia.

Le destin d’Eguisheim croise celui de la papauté. Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg y serait né en 1002. Devenu évêque de Toul, il fut élu pape en 1048 sous le nom de Léon IX.

La chapelle Saint-Léon, bâtie sur les fondations du donjon comtal, abriterait une partie de son crâne.

Le village compte 16 « cours dîmières », de vastes fermes fortifiées servant à entreposer l’impôt en nature prélevé par l’Église et les seigneurs. La plus notable, la Cour Unterlinden (attestée depuis 1290), se distingue par ses façades jaune ocre.

De plus, l’ancienne église Saint-Pierre-et-Saint-Paul (XIIIe siècle) recèle un trésor : une Vierge ouvrante en bois polychrome datée vers 1300. Un type de sculpture médiévale pratiquement disparu dans la région.

-> Au début des années 1990, l’esthétique pittoresque du village tape dans l’œil des animateurs des studios Disney. Eguisheim sert alors d’inspiration directe pour concevoir le village provincial du film d’animation La Belle et la Bête (1991), immortalisant l’architecture alsacienne sur grand écran.

Hunspach et Mittelbergheim : les villages AUX ÉTRANGES FAÇADES

Hunspach : le blanc de la foi luthérienne

Oubliez les façades bleu, rouge et jaune de la Route des Vins. À Hunspach, tout est blanc.

façades des maisons de Hunspach mettant en évidence la blancheur éclatante des murs et les pans de bois sombres.
Crédit : Gerd Eichmann, CC BY-SA 4.0, Via Wikimédia.

Ce village du Bas-Rhin, à dix kilomètres de Wissembourg, a été élu Village Préféré des Français en 2020 lors de l’émission de Stéphane Bern. Mais sa première distinction médiatique remonte à 1978, dans La France buissonnière.

Le toponyme vient de « Huno » (guerrier franc) et « bach » (ruisseau).

Lors de la Guerre de Trente Ans, le village fut intégralement rasé. La population a été décimée ou a fuit, et ce sont des immigrants suisses qui se sont occupés de tout reconstruire et repeupler la région.

La blancheur des maisons à pans de bois (XVIIIe-XIXe siècles) s’explique par deux facteurs :

  • Économique : la chaux naturelle coûtait bien moins cher que les pigments colorés
  • Spirituel : le village avait adopté la Réforme protestante au XVIe siècle, cette sobriété blanche reflétait la rigueur luthérienne

L’architecture s’adapte au climat rude. Les toits en croupe facilitent l’évacuation de la neige. Certaines façades empilent jusqu’à trois auvents de protection.

Deux détails rendent Hunspach unique. Les fenêtres traditionnelles sont garnies de vitres à verre bombé : les habitants pouvaient surveiller la rue sans être vus de l’extérieur.

Et l’église protestante possède une nef de 1757, construite après un procès de 150 ans contre le puissant évêché de Spire.

Mittelbergheim : la pierre contre le colombage

Pas de colombage ici. Ou presque.

À Mittelbergheim (« le village de la moyenne montagne »), le cœur historique est bâti en pierre de taille. Classé PBVF et dauphin du Village Préféré en 2018, ce village alsacien est une anomalie fascinante.

L’explication est géologique. Le sous-sol calcaire fournissait la matière directement sur place. Les villageois extrayaient la pierre pour bâtir, puis transformaient les excavations en caves viticoles. Les demeures datent de la Renaissance allemande (1540-1630).

Une rue de Mittelbergheim montrant les façades en pierre de taille (de couleur chaude/calcaire)
Crédit : Bernard Chenal, CC BY-SA 4.0, Via Wikimédia.

La Maison d’Andlau (XVIe siècle) arbore des pignons à redents (en escalier) signature de l’architecture allemande. L’Hôtel de Ville (1620) possède un escalier extérieur menant à une loggia où les vignerons fixaient officiellement le prix du vin.

Le village porte deux clochers. Conséquence directe du Simultaneum : un décret de Louis XIV imposant aux protestants de partager leur temple avec les catholiques.

Le temple historique (XIIe siècle) fut divisé. Chœur pour les catholiques. Nef pour les luthériens. Cet arrangement a tenu plus de deux siècles, jusqu’en 1894.

Côté vin : le Grand Cru Zotzenberg, mentionné dès 1364. Le seul terroir d’Alsace où le cépage Sylvaner porte l’appellation Grand Cru. Une tradition viticole remontant à l’époque romaine.

Le village conserve aussi une Maison aux Dîmes (XVIe siècle) avec un pressoir en bois du XVIIe resté en service jusqu’en 1951. Le poète polonais Czesław Miłosz, prix Nobel de Littérature, y a consacré un poème sobrement intitulé « Mittelbergheim ».

Bergheim et Hunawihr : une forteresse d’asile et une église blindée

Bergheim : la forteresse du droit d’asile

Bergheim a raflé deux distinctions en 2022 : Village Préféré des Français et entrée officielle dans le réseau PBVF. La commune porte aussi les labels « Quatre Fleurs » et « Commune Nature », zéro produit phytosanitaire dans ses espaces verts.

Son trésor ? Deux rangées de murailles successives, parmi les mieux conservées d’Alsace. Bâties en 1311, elles forment un vaste rectangle de 500 mètres sur 300. Le côté nord, très exposé à la plaine, a été massivement renforcé : à la fin du XVe siècle, on y a ajouté des tours arrondies spécialement conçues pour faire face aux boulets de canon.

Des quatre portes médiévales, seule l’Obertor subsiste avec ses 22 mètres de haut.

L’histoire de Bergheim est marquée par un Droit d’Asile unique. Dès 1361, la cité protégeait tout criminel dont l’acte n’avait pas été prémédité. 744 réfugiés y ont trouvé refuge entre 1530 et 1667.

La légende du « Lack’mi » immortalise cette immunité. En 1534, un réfugié du village voisin de Rodern fit sculpter un personnage montrant ses fesses pour narguer ses poursuivants. Un fac-similé orne encore l’Obertor.

Hunawihr : l’église-forteresse dans les vignes

Hunawihr est reconnaissable entre mille. Une église sur un promontoire, cernée de vignes.

plan large de l'église Saint-Jacques-le-Majeur trônant au milieu des vignes, avec ses remparts visibles
Crédit : Psu973, CC BY-SA 3.0, Via Wikimédia.

Selon la légende, l’histoire débute au VIIe siècle avec Hune, l’épouse bienfaitrice du seigneur franc Hunon. Si le pape autorise l’exposition solennelle de ses reliques en 1520 pour officialiser son culte, la ferveur tourne court : la Réforme protestante s’impose officiellement dès 1534, condamne la vénération des ossements, et conduit à la dispersion définitive de ses restes en 1540.

L’église Saint-Jacques-le-Majeur (XVe siècle, classée monument historique en 1929) est une vraie forteresse. Elle est entournée d’un rempart, possède six bastions semi-circulaires et même son clocher carré ressemble à un donjon.

Petit détail révélateur : les aiguilles de l’horloge sont en forme de feuilles de vigne.

À l’intérieur, des fresques dédiées à Saint Nicolas ont été redécouvertes sous les enduits en 1878. La pièce maîtresse : une chaire à prêcher en grès rose du XVIe siècle, unique dans l’Est de la France. Son escalier d’accès traverse littéralement le pilier porteur en pierre.

Hunawihr a aussi subi le Simultaneum imposé par Louis XIV en 1687. Les conflits entre confessions y furent violents : en 1753, un pasteur fut emprisonné à Colmar après un litige rituel.

32 critères MAIS zéro complaisance : comment on décroche le label ?

panneau routier « Les Plus Beaux Villages de France » fixé à l'entrée d'un village.
Crédit : Sebleouf, CC BY-SA 4.0, Via Wikimédia.

Le label « Plus Beaux Villages de France » est la certification patrimoniale la plus sélective du pays. Créé en 1982 et structuré par une démarche qualité depuis 1991. Voici comment ça fonctionne.

Phase 1 : la présélection éliminatoire. Trois conditions non négociables avant toute visite d’experts :

  • Population agglomérée inférieure à 2 000 habitants
  • Au moins deux périmètres de protection (des Monuments Historiques, des sites ou des sites Patrimoniaux Remarquables)
  • Une délibération officielle du Conseil Municipal (pas une candidature individuelle)

Phase 2 : l’audit de terrain. 32 critères passés au crible, quatre axes :

  • Qualité patrimoniale : homogénéité du bâti, diversité des rues, harmonie des matériaux, préservation du petit patrimoine (fontaines, lavoirs, oratoires)..
  • Mise en valeur : maîtrise de l’urbanisme, contrôle de l’affichage publicitaire, traitement paysager, enfouissement des réseaux…
  • Protection environnementale : biodiversité, circulations douces, éclairage économe en énergie…
  • Accueil et développement : suivi de la fréquentation, point d’information, présence d’artisans et de commerces de proximité…

Néanmoins, je me dois d’être transparent avec vous : aucune donnée n’est disponible sur les procédures de maintien de ce label.

Au-delà du label : les certifications que personne ne connaît

Les Petites Cités de Caractère (PCC)

Né en Bretagne dans les années 1970 et déployé dans le Grand Est depuis 2012, ce label cible des communes au bâti dense de moins de 6 000 habitants. Sa différence fondamentale avec le PBVF ? L’exigence d’une animation culturelle active.

La charte impose :

  • Au moins une manifestation culturelle et festive par an
  • Une manifestation commerciale ou artisanale (foire, marché)
  • Au moins un lieu d’exposition permanent ou temporaire
  • Une signalétique officielle aux entrées et participation aux événements nationaux (Journées du Patrimoine, Dimanches de Caractère)

En Alsace, Bouxwiller (Bas-Rhin) incarne ce label. Capitale historique du comté du Pays de Hanau, le bretzel et la grande coiffe noire à grand nœud y auraient leurs racines. La ville abrite le Musée du Pays de Hanau et le Musée Judéo-Alsacien, installé dans l’ancienne synagogue.

Les Plus Beaux Détours de France

Fondé en 1998 par Jean-Jacques Descamps, ancien secrétaire d’État au Tourisme, ce réseau cible des villes-étapes de 2 000 à 20 000 habitants à l’écart des grands axes.

Trois communes alsaciennes figurent parmi ces beaux villages alsaciens à l’échelle urbaine :

  • Obernai (Bas-Rhin) : deuxième ville la plus visitée du département après Strasbourg : demeures Renaissance, place du Marché, beffroi du Kappelturm et capitale historique de la choucroute
  • Wissembourg (Bas-Rhin) : à la frontière allemande, porte du Parc naturel des Vosges du Nord : maisons patriciennes à galeries de bois enjambant la Lauter
  • Thann (Haut-Rhin) : porte d’entrée sud de la Route des Vins (170 km, inaugurée en 1953) : Collégiale Saint-Thiébaut, fleuron du gothique flamboyant
LabelLimite démographiquePhilosophieExemples alsaciens
Plus Beaux Villages de FranceMoins de 2 000 hab.Préservation architecturale, homogénéité, enfouissement des réseauxHunspach, Mittelbergheim, Bergheim..
Petites Cités de CaractèreMoins de 6 000 hab.Bâti dense, héritage historique, animation culturelle obligatoireBouxwiller
Plus Beaux Détours de FranceAucune restrictionCadre de vie, gestion environnementale, adaptation climatiqueObernai, Wissembourg, Thann
Villes et Villages FleursAucune restrictionCadre de vie, gestion environnementale, adaptation climatique387 communes alsaciennes (dont 38 classées "4 fleurs")

Quand les labels étouffent le village : le revers de la médaille

Ce que les labels apportent

Le tourisme finance la réhabilitation du patrimoine bâti. L’affluence génère des retombées directes pour l’hôtellerie, les meilleurs restaurants du Haut-Rhin et l’artisanat, qui maintiennent des emplois dans des communes rurales menacées de désertification.
Sans cette manne, beaucoup de colombages et de remparts seraient en ruine.

Les labels imposent aussi des normes qui améliorent le cadre de vie. Le label Villes et Villages Fleuris (387 communes labellisées en Alsace, dont 38 classées « 4 fleurs » en 2024) exige bien plus que des géraniums : aménagement paysager, aires piétonnes, gestion raisonnée de l’eau.

Le tourisme œnologique tire profit direct de cette vitrine. Des terroirs comme les Grands Crus Eichberg ou Zotzenberg gagnent une visibilité internationale qui booste la vente directe au caveau.

Ce que les labels coûtent

Voici le revers. Le surtourisme n’est pas un fantasme. C’est une réalité documentée qui transforme des lieux de vie en villages-musées.

Le cas de Riquewihr est un symptôme écrasant. 1 000 habitants permanents. 450 000 visiteurs concentrés sur six semaines de marché de Noël. Concrètement :

  • La paralysie des routes : les petites routes entre les vignes saturent dès le matin sous les autocars internationaux.
  • La pollution sonore : le brouhaha est permanent. La mairie a même créé une « rue du silence » pour inciter les visiteurs au calme. Un sas de décompression pour des habitants épuisés.
  • La fracture sociale : des résidents expriment un sentiment d’aliénation spatiale. L’impression de ne plus être chez soi. Les professionnels du tourisme profitent de la manne. Les autres subissent.

Côté immobilier, les données de l’INSEE confirment que les prix sont structurellement plus élevés dans les zones denses et touristiques.

Le bilan

Les labels ont sauvé les plus beaux villages d’Alsace de la destruction. L’architecture militaire de Bergheim. La Renaissance rhénane en pierre de Mittelbergheim. Les toits à croupe luthériens de Hunspach. Ces certifications ont empêché la disparition de trésors séculaires.

Mais l’enjeu a basculé. Le problème n’est plus l’attractivité. C’est la régulation des flux, pour préserver l’âme de ces villages, pas seulement leurs façades.

Si vous prévoyez de visiter ces communes, évitez la période de l’Avent. Privilégiez le printemps ou l’automne. Vous découvrirez des ruelles calmes, des vignerons disponibles avec qui oser quelques mots alsaciens, et une quiétude que les foules de décembre ne connaîtront jamais.

Partagez cet article si vous pensez qu’il peut aider quelqu’un à préparer un séjour plus respectueux de ces villages. Et dites-moi en commentaire : quel village alsacien vous a marqué, ou lequel vous rêvez de découvrir ?

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